lundi 14 avril 2008

à cause de because

parce que je n'arrive plus à écrire
parce que je viens de voir un magnifique spectacle à la maison de la poésie
parce que Godard
parce que j'avais promis




Je vais revoir Bande à part.

J'allais revoir coup sur coup deux films sur la région parisienne, Bande à part et Deux ou trois choses que je sais d'elle, et ces films où les images étaient portées par les personnages, par leurs questions particulières, leur jeu et leurs gestes, leur grâce, me rapprochaient plus de la réalité que toutes les images documentaires que j'avais pu voir jusqu'alors. Qu'est-ce que c'est la réalité? On voyait un film sur les chemins de traverse, les petits bouts de rivière, les barques, les riens du tout, les portes de garage, les niches du chien, les échelles, on voyait des torchons au mur, des entrées d'immeubles pourris, des escaliers, des gens en train de lire, des cours où on n'apprenait rien, des coups fourrés, une fille qui se faisait draguer par un type dans les toilettes d'un café, elle lui demandait, Vous travaillez chez Renault? - Non, répondait le type étonné. - Dommage, vous auriez échangé votre air con contre une R 8, et on dansait dans les cafés, deux garçons et une fille, la fille avec un chapeau sur la tête, l'aventure, le rêve comme au cinéma, mais le désir était vrai, la tendresse, on cherchait de l'argent, on cherchait l'amour, on était un peu débile, un peu menteur, on avait une voiture décapotable, on prenait le métro, on tirait avec une carabine de foire, et le pourtour campagnard des villes, tous les lieux, étaient si réels à cause des jambes si fines de la fille, de ses bas noirs, elle n'arrêtait pas de courir, sauter, escalader, pousser le vélo, elle était un peu idiote, un peu naïve, elle voulait trop qu'on l'aime, mais elle disait des choses définitives comme A quoi pensent les garçons quand ils pensent aux filles? à leurs yeux, à leurs jambes, à leur poitrine, eh bien les filles quand elles pensent aux garçons, c'est pareil.
Ici, la banlieue, c'était la marge, le tout était d'avoir des amis, de l'amitié, pas un clan, cette chose de groupe avec ses réactions prévisibles, mais de gens avec qui on pouvait se mettre à danser dans un café, à transformer l'espace, le cadre, le faire sortir de sa fonction habituelle.
A quelques années d'intervalle, le choix de la région montrée passait de la marge, ces lieux et gens décalés, cette périphérie douce du monde, berges pour toujours, aux grands ensembles de maintenant, actuels et assassins, et le film qui parlait de ça était porté par un autre personnnage de femme, une mère de famille qui habitait une de ces nouvelles cités de la région parisienne et qui se prostituait. Elle n'était pas dans la misère, le besoin, mais elle se prostituait pour ces deux ou trois choses supplémentaires, ces objets qui circulaient depuis peu sur le marché. Grandes allées perdues, cages d'escalier et balcons, Paris vu seulement à travers des magasins et des hôtels, et la pensée qui tournait en rond à l'intérieur de ces espaces indifférends sans pouvoir s'accrocher : c'était un film violent, presque un pamphlet, où tout était volontairement coupé, cassé, et mis sur le même plan, les objets de consommation et l'amour, les enfants et les livres de poche, les paroles et les robes et les idées. Il y avait une scène où cette femme marchait nue la tête enfoncée dans un sac de voyage devant un client américain - c'était aussi l'époque de la guerre du Vietnam. Quelque chose d'extarordinairement triste se dégageait de cette scène, peut-être à l'insu même du cinéaste. Mais voilà, la dénonciation n'est jamais pure, et cette femme dont on ne voyait plus le visage ne suscitait pas seulement la révolte, mais déchirait, déchirait.
Ce qu'on voyait : la prostitution comme un brouillage, une disparition, et la solitude. La bande d'amis avait disparu, les sentiments aussi, seuls restaient les rapports d'échange, et cette femme si seule qui se déplaçait avec une grande lenteur, hallucinée, réelle et irréelle comme la marchandise qu'elle incarnait.



Leslie Kaplan, Le Psychanalyste, éditions P.O.L (Folio Gallimard n°3504)

2 commentaires:

Nadia a dit…

Merci....je ne sais pas pourquoi, mais ce matin je trouve ça encore plus particulièrement émouvant.
Putain, quelle classe cette Kaplan.....

sun a dit…

t'as raison, quelle classe.
chaque fois que je lis ce texte, c'est comme si c'était la première fois. tout me parait si lucide, si vrai, presque halluciné de vérité. et en même si tendre. nostalgique et intemporel.